De la chenille au papillon

Psychothérapie

  1. L’impossible capture du faucon Yaka (le lâcher-prise)
  2. Une épreuve qui « nous oblige au monde »
  3. Contamination ou invasion ?
  4. L’injonction à remplir son temps
  5. Le prix à payer
  6. On ne change pas !
  7. Retour à la maison pour retrouver la confiance
  8. Femme sauvage, femme sauvée !
  9. Vivement maintenant !
  10. Une vie fonctionnelle !
  11. Je veux ET je ne veux pas
  12. Se connaître et se révéler dans nos blessures
  13. Assumer son rire et le faire vivre

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L’impossible capture du faucon Yaka

(Le lâcher-prise)

Dans le mésusage de la locution « lâcher prise » réside le fantasme du contrôle et du volontarisme. Certaines maladies ou affections nous donnent à vivre des moments de perte de contrôle d’un organe ou d’une fonction. Ces expériences peuvent générer à la fois une panique, mais également une forme de soulagement. Acculé à l’évidence « ça ne réponds plus », force est de constater que « celui qui se prend pour moi » n’a aucun pouvoir à cet endroit. Tout comme nous pouvons réaliser à chaque instant, que « ça respire » et nullement que « je » respire.

Aussi, il n’y a pas de lâcher-prise à agir pour aboutir à un état de non-identification et de non-appartenance avec tous les objets de nos interactions. En fait, Il s’agit de la résultante du constat que « ça lâche » réalisant que « moi », dans toute sa grandiloquence, n’y est pour rien. Non que ce résultat ne relève pas d’un travail. Mais ce dernier vise davantage à intégrer une forme d’impuissance, que de nourrir l’illusion d’une toute-puissance individuelle. C’est dans ce paradoxe que réside la puissance du sujet ; à l’image de celui qui devient invulnérable en chevauchant ses vulnérabilités.

Les ressentis d’impuissance et d’impermanence vont de pair. Ils peuvent aussi créer un immense apaisement, là où nous n’avons pas la main et donc pas d’énergie de refus stérile de la situation, ni de ressenti d’injustice à alimenter. Le contrôleur (ego) prétend figer l’impermanence. Chercher à actionner un lâcher-prise, comme on appuierait sur le bouton de la « bonne » volonté, procède encore du contrôle et de l’illusion de pouvoir capturer le faucon Yaka.

Il en est de même pour le pardon sur lequel nous n’avons pas de prise directe. Il advient lorsque l’offensé a disparu (comme le disait si justement Yvan Amar). L’offense a bien eu lieu, mais à un moment du cheminement, il n’y a plus d’offensé. A cet instant-là, nous pouvons parler de pardon. Ce n’est pas le grand « moi » dans sa mansuétude, qui offre un pardon qui ne lui appartient pas.

Pourtant, il y a bien un endroit qui procède de la décision. C’est celui de la responsabilité. Il implique le positionnement d’adulte, l’abandon de la posture victimaire et permet l’engagement. C’est toute la différence entre le volontarisme, la toute-puissance et la responsabilité.

Colette Le Vaillant – 20/03/2021

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Une épreuve qui « nous oblige au monde »

La période dans laquelle nous sommes entrés, nous accule à une nouvelle exigence. Pourtant tout nous exhorte à la réaction, l’indignation, la pensée facile et l’invective. Il s’avère difficile de tendre vers l’ataraxie lorsque les logiques binaires se cristallisent, les antagonismes se renforcent, sabordant les reliquats de solidarité horizontale, qui justement constitueraient une planche de salut.

Cette vision manichéenne opposant le bon au mauvais, l’éclairé à l’imbécile, nous consacre bien entendu dans la catégorie des bons et intelligents.

Les réactions émotionnelles répliquent en ping-pong, sur fond de blessures ravivées (injustice, rejet …), de ressenti d’incompréhension et de peurs diverses (de l’enfermement, de la mort, de l’isolement, de la maladie, de perdre sa liberté …).

Il nous est offert une nourriture d’agressivité et de haine de l’autre ; nourriture éminemment morbide car l’autre est aussi l’autre en soi.

Or, ce ne sont pas les personnes qu’il convient de combattre, mais les idées, le prêt-à-penser, l’automate moraliste, l’opinion instantanée et soluble dans le temps ou dans l’examen de conscience.

Un certain nombre de médias et de représentants des pouvoirs, les « crétins diplômés » dirait Emmanuel Todd, nous dressent à débrancher nos prises de conscience. C’est notamment à cette résistance que nous pouvons consacrer de l’énergie, plutôt qu’à l’apostrophe du voisin, si ressemblant dans sa différence.

N’aurions-nous pas une autre carte à jouer loin du registre peccamineux ? Lorsque le prochain est transformé en malin, qu’autrui est devenu ennemi, le frère l’adversaire, la porte de sortie ne peut s’envisager que dans une vision ternaire, la recherche d’un troisième terme. Ainsi l’adversité pourrait se révéler opportunité de dépassement dans l’élévation.

Mais cette période accentue la fascination pour l’Opinion. Nous pensons la capter, or nous sommes capturés par elle. Plus ce que l’on désigne comme « actualité » s’avère intense et source de trouble, plus le phénomène s’accentue.

Les opinions nous détournent du ressenti et du Centre à partir duquel nous pouvons nous positionner, en lien avec nous-même et non en adhésion ou en contradiction avec l’extérieur.

Le monde de l’admiration, la fascination et l’indignation (qui rime avec excitation et emportement) n’est pas le même monde que celui de l’implication, la participation et l’engagement (qui rime avec authenticité et Joie profonde).

Lorsque nous croyons dur comme fer à la légende que nous avons construite sur nous et sur la vie, lorsque nous tombons dans l’illusion de notre propre théogonie, le temps du retrait, du pas de côté est venu.

« La chance du tourbillon c’est son œil, le vide immobile au centre du typhon, signe de la permanence au cœur des formes qui viennent, passent et disparaissent. » (K.G. Durckheim)

Ce que nous vivons aujourd’hui peut nous offrir l’occasion de débrancher nos pilotes automatiques pour nous dépasser, d’un point de vue individuel et collectif, encore faut-il en ressentir le désir et savoir nous préserver du tumulte.

Lorsque la confiance en l’autre et dans le monde vacillent, la direction pour trouver ressources et réponses, se situe dans le retour à soi. Cela relève d’une décision exigeante : celle de l’adulte et de la responsabilité, en abandonnant la position de l’enfant.

Colette Le Vaillant – 16/09/2020

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Contamination ou invasion ?

L’injonction à remplir son temps

3ème semaine de confinement dans nos intérieurs, mais hélas, bien moins dans nos intériorités !

Dans cette période singulière, la consommation extérieure est freinée, ainsi que les déplacements et les contacts physiques. Mais notre existence n’est-elle faite que de cela ? Nous serions réputés avoir gagné en disponibilité immédiate, qu’elle soit professionnelle (dans le télétravail) ou personnelle (appels ou messageries en tout genre). L’injonction est d’être connecté sur son téléphone, skype, whatapps, Zoom, internet et autres interdictions à s’isoler, en poursuivant la frénésie des contacts tous azimuts. Mais qu’en est-il de notre disponibilité intérieure ?

Au-delà de l’élan premier, solidaire et chaleureux, au-delà de l’égard et du soin que l’on peut porter à l’autre, quel est le sens de cette profusion de mots et d’interactions ? Il faudrait appeler incessamment tous les contacts de son agenda, actuel ou de celui d’il y a 10 ans, pour rassurer, surtout soi-même. Le « Prends soin de toi » automatique a supplanté le « Pas de soucis » automatique.

Comme le disait Swami Prajnanpad « Vos pensées sont des citations, vos émotions sont des imitations, vos actions sont des caricatures. »

Or, se laisser envahir par l’abondance de paroles peut nous détourner d’un temps bénéfique de retour à soi. Cela requiert détermination et rigueur, car les injonctions prescrites par la peur sont puissantes. Si nous voulons nous affranchir du foyer occupationnel, du diktat de la diversion, une vigilance accrue est nécessaire.

La consommation a changé de canal et les sollicitations affluent du numérique. L’emballage est différent, il ne s’agit pas forcément d’acheter ou de consommer au sens premier du terme. Pourtant, à y regarder de plus près, la digestion parait bien lourde. Combien de sollicitations annoncent en filigrane « Que faire de son temps ?« . Sommes-nous à ce point désœuvrés ? Et si nous l’étions, quelle belle occasion pour aborder cette rencontre au sommet avec soi-même ! Or, nous sommes sommés de dévorer moult livres, d’ingurgiter des films, de visiter virtuellement tous les musées, de nous gaver de conférences et autres webinaires ou de lire les 20 dernières diatribes des nouveaux tribuns modernes. Il s’agit aussi d’avoir une opinion sur tout et de « penser que l’on y a compris quelque chose ».

Il nous apparait évident qu’une bonne qualité et une juste quantité de nourriture est importante pour notre organisme. Certains plats sont indigestes ou trop lourds. De même, la vigilance quant aux nourritures d’impression nous offre un outil pour être plus réceptifs et conscients. Les nourritures d’impression recouvrent les écrits que nous lisons, les images que nous regardons, les relations que nous entretenons, toutes ces nourritures subtiles dont nous nourrissons notre Être.

Il s’agit d’un véritable choix à opérer. Est-ce que je décide de m’alimenter de peurs, d’invectives, de polémiques ou de morale à 4 sous ? Quelle impression, quel ressenti puis-je constater après telle ou telle ingestion ? Quelle résolution concrète puis-je prendre en conséquence ?

Le trop plein ne constituant pas le terreau du ressentir et du penser, alors offrons-nous la jouissance du temps vide, du rien, sans chercher à le combler. La contrainte nous propose cette opportunité d’observation, si difficile à décider de nous-même.

Colette Le Vaillant – 31/03/2020

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Le prix à payer

A la base de chaque démarche spirituelle, de thérapie ou de cheminement personnel, nous entendons une revendication, une aspiration à changer, s’alléger, se libérer, voire se transformer. L’attente première est majoritairement d’aller mieux, de chasser la souffrance et parfois, le doux rêve de capturer le bonheur. L’espérance de guérir de l’ego – non pas chercher à l’anéantir, mais d’en être de plus en plus libre – apparaît rarement en premier lieu. Cela peut se comprendre dans une société si éloignée des traditions et des influences spirituelles. Par ailleurs, les niveaux psychologiques et spirituels se nourrissent mutuellement et l’ordre de l’Esprit, pour être accessible, requiert souvent une forme d’apprentissage et d’élagage des blessures de l’âme.

Je vais volontairement intégrer ici les différents niveaux de démarche, car il existe de véritables ponts pour passer de l’un à l’autre, comme de l’exotérique à l’ésotérique. Pour autant, la multiplication des techniques de développement personnel a vulgarisé certains termes, alimentant aujourd’hui la confusion.

Tout ce qui a de la valeur a un coût. Toute élection implique un renoncement. Derrière chaque « oui » il y a un ou plusieurs « non ». Sur quels critères opérer ce choix vers un désencombrement, une disponibilité au nouveau ?

Être ou/et avoir ?

Consacrer énergie, temps et argent – dont nous disposons en quantité limitée – à des choses que nous jugeons au fond, superficielles apparaît acceptable. Or, pour un changement prétendu essentiel, nous ne voulons pas en payer le coût. La méprise ne résulte-t-elle pas d’une question d’approche et de posture ? Il ne s’agit pas d’envisager ce changement, comme on le ferait du dernier téléphone portable ou d’un autre objet de consommation. Le leurre majeur est que nous abordons les questions de l’Être avec le même prisme que celui de l’avoir. Même si elle n’est pas perçue immédiatement – l’avoir pouvant être un moteur pour aborder la démarche – elle doit obligatoirement être convertie dans une démarche de l’Être pour pouvoir remplir ses promesses de paix intérieure.

L’illusion de pourvoir accéder à un changement majeur, de façon gratuite et facile, demeure tenace, et ce pour plusieurs raisons. D’une part, elle contient en filigrane, la pensée : « cela m’est dû ». Or, en dépit des épreuves qu’elle nous offre de traverser, la vie ne nous doit rien. D’autre part, le prix dont il est question n’est pas un coût annexe, superflu, de l’ordre du pourboire, ni même d’un restaurant étoilé. Il concerne tout notre Être. De fait, il ne sollicite pas un seul poste de dépense, mais le trésorier lui-même. Il faut reconnaître que la plupart du temps, nous réclamons le changement, de surcroît et sans engagement, donc sans nous transformer ; en somme garder l’ancien en rajoutant un joli supplément. Si cela était possible, les mutations tant escomptées se seraient opérées depuis bien longtemps. A nouveau de quoi parle-t-on ? D’un simple emménagement, comme on le ferait d’un nouvel appartement ? Ou de transfiguration. Pourtant, cette dépense ne nous laissera jamais en dette. Elle ne sera pas plus importante que ce que nous possédons.

Force est de constater que, les moyens adéquats mis en œuvre pour ce changement ne sont que rarement mobilisés. Quelles en sont les raisons ? Nous sommes aujourd’hui assaillis par une multitude de produits de consommation, destinés à oublier nos compromissions, à compenser le malaise ressenti du fait de notre absence d’engagement dans la vie. Combien sommes-nous à savoir ce que nous voulons VRAIMENT et délibérément, c’est-à-dire quel qu’en soit le prix ?  A défaut, la limitation dans des envies mineures et annexes, nous cantonne à l’antichambre de notre chemin de vie.

Que voulez-vous ?

Nous prétendons vouloir absolument certains changements, mais qu’en est-il véritablement? Il convient avant tout d’examiner la qualité et le niveau de cette aspiration. Comme le disait Yvan Amar, nous sommes bien souvent au niveau instinctif de l’envie ou au niveau émotionnel du désir, mais rarement sur le plan de la volonté ferme et consciente, de l’ordre de la décision et de l’impériosité. Un « j’aimerais » plutôt qu’un « je veux ». Cette détermination émane d’une injonction de l’esprit en quête de sens et exalte notre goût de l’effort. Pour autant, il s’agit aussi d’un apprentissage, d’une saveur qui demande à être nourrie et à grandir, associé à un travail d’ajustement et de peaufinage de notre intention. « What do you want ? » Que voulez-vous ?  interrogeait le maître spirituel Swami Prajnanpad.

« Aller mieux » mais où ? Au-delà de l’homophonie, quelle est cette destination tant escomptée ? Si cette intention n’est pas interrogée, nous devenons le jouet des propositions pléthoriques plus ou moins nébuleuses, de développement personnel, entretenant l’équivoque. La gesticulation autour de la nouveauté des techniques, ou de leur effet de fascination, prenant le pas sur la nécessité de préciser le sens profond de la démarche.

Cette tendance se retrouve aussi dans la sphère professionnelle. Les responsables du bonheur en entreprise sont en vogue, chargés d’inventer des produits de bien-être pour anesthésier la souffrance au travail, des lots de consolation pour panser les plaies à défaut de les penser.

Au grand buffet spirituel mondialisé, chacun se sert à volonté, entre mélange des voies traditionnelles et utilisation syncrétique de pratiques diverses. Mais que sommes-nous prêts à donner, à sacrifier, au sens sacré du terme ? Bon soit, mais avec quelles garanties ? En la matière, il n’y aura pas de « satisfaits ou remboursés », aucune garantie, aucun service après-vente pour rassurer nos peurs. Seule la réalité que nous pouvons percevoir au plus profond de nous, le ressenti vivant de notre nature profonde, peuvent servir de moteur et de boussole vers plus de détente, de joie profonde.

Établir la balance entre le prix à payer pour changer et le tribut que l’on paye pour nos enfermements, favorise souvent le déclenchement d’une prise de conscience. Lorsque le déséquilibre devient flagrant, que tout ce qui a la saveur de la Vie se retrouve en compte débiteur, de toute évidence, nous payons cher nos enfermements. Ces coûts relèvent plus d’une rançon que d’un règlement conscient et délibéré. Ils s’expriment sous la forme de petits arrangements avec soi-même jusqu’à la compromission, l’humiliation, la perte de dignité, d’intégrité, la perte de connexion profonde et intime en son for intérieur. Devenant sourd à soi-même, tel un pantin, nous donnons les ficelles à l’autre, à l’extérieur. Il ne reste alors qu’à quémander, attendre ou agir en victime.

Quel prix ?

Des modes de fonctionnements devront être abandonnés, alors même qu’ils nous furent salutaires pendant longtemps. Ce qui un jour nous a sauvé, nous emprisonne à présent. Mais la cristallisation de ces stratégies de survie rend difficile leur abandon. Il faudra lâcher, tel un vieil habit, les identifications, tout ce que l’on pense constituer notre « moi », alors qu’il s’agit de conditionnements, dans lesquels nous n’avons aucune liberté.

Nos chères souffrances vont résister au changement. De fait, il convient de ne pas négliger les bénéfices secondaires dégagés, qu’il s’agisse d’« avoir la paix » ou de se conformer à une image qui va recueillir approbation et louanges. Il est difficile de casser l’illusion d’une inclusion conforme, alors que nous pensons faire plaisir à tout le monde : à l’autre d’une part, dans ce qu’il exprime de son attente vis-à-vis de moi, dans ce que j’imagine qu’il attend (mes projections). A moi, d’autre part, en évitant le tiraillement et la tension qui accompagnent la peur de « tout » perdre.

Les prisons dorées sont difficiles à lâcher. Si nous voulons bouger, je nous souhaite des prisons peu confortables. Il faut reconnaître, comme le disait Arnaud Desjardins, que « nous cherchons moins une indépendance qu’une dépendance réussie ».

Les oppositions vont se lever et exprimeront les peurs de ne plus être aimé, d’être exclu, rejeté. Elles viendront bousculer nos besoins fondamentaux d’appartenance, d’inclusion, de nous sentir aimés.

Mais alors, quel sera le fameux coût à payer ? Il peut être multiple, en fonction de notre histoire et de nos blessures : culpabilité, tiraillement intérieur, inconfort, friction, appréhension d’un regard extérieur réprobateur, peur des représailles, du jugement … La liberté ne s’acquiert pas sans mauvaise conscience. Par ailleurs, en faisant véritablement « bouger les lignes », des émotions très fortes peuvent se lever, des moments de crise (d’ego) demanderont à être traversés.

Prenons l’exemple concret d’une personne qui aurait peur du conflit, portant une blessure de rejet ou d’abandon, l’amenant à pratiquer « la relation à tout prix ». Posons la situation où quelque chose qui ne lui convient pas, lui serait demandée. Ne se sentant pas respectée par son interlocuteur, il conviendrait qu’elle affirme sa position, qu’elle pose son besoin et ses limites. Deux élans contradictoires se mettent à l’œuvre : l’un demande que le besoin soit écouté et les limites respectées. L’autre veut détendre au plus vite la tension générée par les éventuelles conséquences d’un acte d’affirmation. Il préfère éviter de se confronter aux peurs qui se réveilleraient en posant cette requête non-conforme au souhait de l’Autre. Habituellement, le second élan l’emporte. Elle va se plier à la doléance de l’autre et occulter son besoin. Il peut s’agir de choses plus ou moins anodines. Mais l’automaticité de la réaction et l’accumulation de ces compromissions n’est pas sans conséquences sur son intégrité et sa verticalité.

La peur n’appartient pas à cette nouvelle situation. C’est une ancienne émotion non métabolisée, associée à une blessure du passé, qui se projette sur une situation lui faisant écho aujourd’hui. De fait, il n’y a pas à résoudre immédiatement, par la défausse, le désaccord ou la discussion houleuse, par crainte de perdre le lien, d’affronter le conflit, ou de ne plus être aimé. Cette fois-ci, ce qui présidera à l’action ne sera pas la peur. Il faudra expérimenter une autre façon d’agir, malgré la présence de cette angoisse, pour constater que le lien n’est pas rompu et ne tient pas à cela. La résolution prématurée de la discussion aurait constitué une réaction et non une action libre et consciente.

Accepter de ne pas soulager la tension de façon mécanique permettra d’aborder, à terme, un autre type de détente. Celle-ci résultera de l’effort à agir différemment, consciemment, à partir d’un autre endroit intérieur, d’un autre niveau d’être, en dépit de cette tension qui restera présente un temps.

Le prix est aussi celui de la responsabilité. Il résulte d’une décision délibérée de sortir du confort et de la dépendance de l’enfant, pour accéder à la liberté durement gagnée de l’adulte. Ce choix, nous l’avons vu, n’est pas si aisé qu’il n’y paraît.

Colette Le Vaillant – 11/10/2019

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On ne change pas !

Change-t-on et chemine-t-on pour changer ? Je ne le pense pas.

Il arrive de réaliser s’être éloigné de soi-même, du fait de diverses influences extérieures, des injonctions plus ou moins muettes à se conformer à l’environnement, des peurs du rejet, du désamour et autre besoin d’appartenance.

Nous ne sommes plus aux manettes, nous nous sommes laissés dérouter de nous-même. Ce pantomime peut prendre la forme d’un beau personnage reluisant et sympathique. Pour autant, nos émotions et notre for intérieur reconnaissent le flagrant délit de pastiche.

Triste constat que l’oubli et l’agonie de soi. Mais comment discriminer ce qui est de l’ordre du doux rêve de l’enfant, de l’élan de vie en jachère, qui hurle ou pleure à l’intérieur, faute de trouver chemin de réalisation ? Voici un critère sous forme de question : Est-ce que je me sens réellement vivant et joyeux ? Je ne parle pas d’une effervescence de surface ou d’une exaltation, mais d’un ressenti de joie profonde, de Vie qui s’exprime, au niveau de la profondeur.

Toute démarche d’évolution ne vise pas à changer, mais à devenir soi-même, révéler ce qui était déjà là depuis le départ. Changer pour devenir le même ! La chenille porte en elle son devenir de papillon. Une épigénie de soi, comme en minéralogie, ce lent processus de mutation d’une roche, au sein d’une structure inchangée. Tantôt épigénie, tantôt l’inverse, tel le vieillissement d’un corps hébergeant la même personne, au travers de ses différentes facettes qui se dévoilent, s’expriment et s’effacent, laissant place à un nouvel aspect.

Pas de changement de nature dans le fond, mais une transformation du regard, donc d’accueil et de façon de vivre les évènements qui surgissent.

Au-delà du « Deviens ce que tu es » de Pindare à Nietzche, il s’agit de marcher vers soi-même puis, vers plus que soi-même. En effet, si le Tout est plus que la somme des parties, cela signifie, comme le disait Yvan Amar, que la partie, constituée par chaque individu, représente bien plus que la partie. Elle porte également la potentialité, la promesse du Tout, un germe de l’intelligence de l’ensemble. De fait, en accomplissant pleinement notre propre trajectoire, nous sommes invités à rejoindre ce Tout.

Plusieurs étapes se profilent : D’abord, prendre conscience et faire grandir ce ressenti d’appartenance au Tout, au sein duquel chacun a un rôle spécifique à jouer. Puis, laisser la Vie jouer sa partition à travers notre propre tessiture. Enfin se laisser intégrer, fondre dans cette intelligence d’ensemble, bien plus vaste que le simple assemblage de nos parties. Ceci est loin de constituer une démarche passive ! Elle exige de reconnaître, discerner, s’autoriser et rayonner de sa propre lumière, par et pour le Soleil commun.

Par ailleurs, cette incorporation au Tout est la seule capable de répondre à notre ressenti de manque, de séparation, d’incomplétude, à notre besoin d’appartenance, de nous sentir relié, inclus et aimé.

Colette Le Vaillant – 29/08/2018

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Retour à la maison pour retrouver la confiance

« Comparaison n’est pas raison » affirme si justement le proverbe populaire. En effet, humainement parlant, aucune comparaison n’est valable. Qu’il s’agisse de se mesurer à soi-même à une autre période, ou de se confronter à un autre, l’écart de nature entre les termes de la comparaison, lui ôte tout fondement.

Toute comparaison d’une personne à une autre est donc un mensonge. Elle revient toujours à se vouloir autrement que ce que l’on est, tel que l’on aurait été, que l’on voudrait être, que l’on devrait être …

Or, observez ce que produit immédiatement la comparaison sur vous. Des émotions émergent : tristesse, colère … Une forme de malaise diffus qui pousserait à choisir entre soi et l’autre, à se sentir inférieur ou supérieur, mieux ou moins bien. L’extérieur devient norme.

La comparaison nous coupe de notre intériorité, mais aussi de la relation à l’autre. Elle active la compulsion du mental à produire du faux, de l’illusion. S’échafaudent alors des pensées parasites, des croyances, nous faisons et refaisons le film en réactualisant les données, bref, une véritable bouillie de mental ! Le fruit de la comparaison et du jugement devient une idole devant laquelle nous nous statufions et nous prosternons.

Pourtant, nous serons toujours tel que nous sommes et l’autre restera toujours un autre.

La comparaison distille son poison et débouche irrémédiablement sur le jugement de soi ou de l’autre, sur une base de morale, de diktat, de norme. Toutes ces phrases commencent par « ça devrait être comme ci ou comme cela … »

Le jugement est différent de l’appréciation. Il représente toujours une projection sur l’autre, d’une partie de nous que nous refusons. Si l’on veut bien s’y intéresser, à l’instar de l’émotion, le jugement est un précieux indicateur pour notre travail intérieur. Quel est cet aspect de moi auquel je ne donne pas droit de citer ?

Quant à l’auto jugement, au moment précis où nous avons le plus besoin de faire alliance avec nous-même, il assène une double peine, un démembrement des forces. Au cours de ce mouvement de dévalorisation, de dépréciation, nous donnons les rênes à l’extérieur et aux croyances.

Dans cet enchainement, une division intérieure émerge et se creuse. Une partie de soi n’est pas intégrée, acceptée.  La comparaison, le jugement, puis la culpabilité vont renforcer ce clivage.

Rien de plus stérile que la culpabilité. Elle représente l’expression d’un refus, doublée d’une haine de soi. Pourtant, comment ne pas se rendre compte qu’à chaque instant, nous ne pouvons agir que de la meilleure des façons qui soit, dotés des données dont nous disposons et avec ce que nous sommes, précisément à ce moment-là. Lorsque nous sommes unifiés dans nos prises de décisions, la culpabilité n’a plus de place.

Comparaison, jugement et culpabilité représentent ainsi le trio infernal, une sorte de triangle des Bermudes de la confiance en soi. Cette confiance n’est pas une croyance de surface ou une pensée magique. Il s’agit bien d’un ancrage plus profond à ce qui nous constitue.

Le trio infernal nous entraine donc dans un décentrage et une diversion de soi.

Si nous parvenons à nous couper, nous affranchir de la comparaison, nous récupérons autonomie, force de vie et légèreté dans l’action. Ainsi, lorsque l’on est plein de soi, la détente, la joie et l’allant de notre force de vie se font pleinement ressentir. En ouvrant le chemin de notre créativité et de l’action, nous rompons le schéma mental répétitif.

Assurément, l’endroit le plus sécurisant, le plus nourrissant et le lieu idéal de réassurance réside au cœur de nous-même. Or, le premier réflexe en cas de déficit de confiance en soi est d’aller chercher (voire quémander) approbation, secours et réassurance à l’extérieur, par les autres.

Ce réflexe est quasi-naturel, tous nos sens ne sont-ils pas orientés vers l’extérieur ? Il  nous appartient donc d’actionner ce mouvement de retournement vers l’intérieur. La métanoïa dont nous parlent les textes sacrés ! Pour apprendre à voir avec les yeux de l’aveugle, entendre avec les oreilles du sourd …

Certaines conditions favorisent ce retournement :

La méditation, par le silence et l’immobilité. Nous pouvons le sentir également lorsque l’un de nos sens vacille (dans une simple sensation d’oreilles bouchées par exemple). L’accès est aussi facilité en période de jeûne, notamment à partir du 3ème jour, lorsque le corps comprend qu’il ne recevra pas les aliments de l’extérieur et qu’il doit inverser le mouvement pour se nourrir de l’intérieur. Le jeûne est aussi propice à s’interroger sur ce qui nous nourrit de façon large : nos relations, les films que l’on regarde, nos lectures, nos habitudes de vie. Sommes-nous dans la gloutonnerie, dans la faim insatiable et aveugle, dans des choix conscients et nourrissants ? Quelles sont mes nourritures d’impression ?

Aussi, le trio infernal : comparaison, jugement, culpabilité constitue bien de la pure production de mental, propre à nous éloigner de nous, des autres et de notre chemin de joyeuse réalisation.

Colette Le Vaillant – 6/07/2018

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Femme sauvage, femme sauvée !

Ne soyez pas une femme que l’on consomme, que l’on consume, qu’on-sonne… Je n’entends plus ta voix-(y)elle
Un peu … beaucoup d’exigence, de dignité, d’intégrité !

Aurait-elle du plomb dans l’elle? Pour assimiler se faire draguer à se faire courtiser ?

Dit-elle vivante, chevauchant la louve, dans un grand éclat de rire et de sensualité !

Fini la grande braderie de l’il !

Honorez la femme qui est en vous et faites-vous vénérer ! Vous pourrez ainsi reconnaître et rencontrer l’homme debout et intègre, dans sa puissance, sa force et sa douceur !

C’est en initiant ce juste positionnement féminin, que le masculin sacré peut naturellement prendre sa place !

Colette Le Vaillant – 18/06/2018

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Vivement maintenant !

Étrange expression que « vivement jeudi » ! Ou vivement un autre instant que celui qui s’offre tout de suite ! Vivement un moment qui sur le papier, dans la pensée, promet d’être théoriquement extraordinaire.

 
Or, cette formule, qui pourrait paraître anodine, compresse le temps entre le moment présent et ce fameux instant tant espéré ; sans négliger par ailleurs, toute la tension de l’attente, qu’elle va générer.

Cette approche présume qu’un autre moment sera mieux que celui-ci. De fait, elle coupe de tout ce que peut nous proposer l’instant inconnu, rempli de promesses et de vie, qui s’offre juste là, mais également de tous les autres instants qui vont se succéder jusqu’à cette date, sensée fabuleuse.

Elle affirme : la promesse des moments inconnus et inédits qui vont se présenter à moi est médiocre.

Elle pense : la vie est moins intelligente que moi. Elle ne sait pas ce que j’ai besoin de recevoir et de vivre pour me réaliser.

Elle prétend : moi seul sait ce qui peut me rendre totalement heureux et épanoui, alors même que je ne ressens pas cela de façon stable et continue dans ma vie.

Yvan Amar disait à ce propos : « Notre expérience du temps est fonction de l’espace à parcourir pour obtenir l’objet de gratification ».

Et si l’extraordinaire se nichait dans ce qui peut apparaître comme ordinaire au regard profane, usé, peureux et conventionnel ?

La promesse du nouveau, renouvelé à chaque respiration, à chaque souffle de vie qui nous traverse ! Ce souffle qui a la capacité de nous régénérer à chaque instant, pour peu que nous nous y consentions.

Alors vivement maintenant !

Colette Le Vaillant – 3/06/2018

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Une vie fonctionnelle !

Quelle tristesse, quel gâchis !

Reconnaître que nos vies sont majoritairement fonctionnelles :

Se lever, se laver, se nourrir … faire ce qu’il y a à faire.

Les rouages sont bien huilés ; le pilote automatique fonctionne à merveille,

Sur l’autoroute de la naissance à la mort physique.

Les accidents représentent des problèmes à résoudre,

Les joies, des récompenses dues.

Mais où est passée la VIE ? Où est la CONSCIENCE ?

Qui est aux commandes ?

Colette Le Vaillant – 29/05/2018

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Je veux ET je ne veux pas

Le cheminement qui conduit vers Soi, puis vers plus impersonnel que soi, n’est pas linéaire. Il est jalonné de chaos, de lignes droites, de courbes sans visibilité, de descentes à pic, de côtes abruptes, de sentiers fleuris et embaumés …

Les périodes d’inconfort alternent avec les moments de grâce. CHACUN de ces moments est important à vivre et à ressentir pleinement, à travers tous les pores de notre peau et jusqu’aux tréfonds de notre âme, le concave comme le convexe. La souffrance vient au moment où nous qualifions de « bon », de « positif » ou de « mauvais », de « négatif ». Nous pouvons trouver du confort dans l’inconfort, comme il est possible de ne pas avoir peur de ses peurs.

Se sentir découragé et à la fois si confiant ! Les deux aussi forts, les deux aussi «vrais».

Dans toute situation, nous sommes en capacité à la fois de ressentir les impressions, les émotions de surface : la peur, le découragement … (qui pourraient être de nature à nous emporter, si on résume la situation à ce ressenti de surface) et en même temps, nous pouvons percevoir, à un autre niveau, une réalité plus profonde : une confiance au-delà des apparences ...

Dans un chemin de guérison ou de thérapie, nous pouvons voir qu’au même moment une partie de nous veut résolument guérir et, à la fois qu’une autre partie ne veut pas guérir.

Se rejoindre, combiner ces forces apparemment contradictoires est une indication du chemin de réconciliation intérieure, d’unification à laquelle nous sommes conviés. Il ne s’agit pour autant pas de résoudre trop hâtivement, de chercher le gris entre le noir et le blanc. La combinatoire de ces deux forces trouvera d’elle-même sa trajectoire et ses formes.

Les paradoxes, tout comme l’impermanence nous obligent à dépasser la vision immédiate des apparences.

Une petite boussole pour traverser ces moments d’incertitude sous la forme d’une question : Vais-je dans le sens de la vie ? Est-ce que ce vers quoi je me dirige a la saveur du vivant ? Laissez-vous traverser par la vie, ne nagez pas à contre-courant.

Colette Le Vaillant – 24/05/2018

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Se connaître et se révéler dans nos blessures

La blessure, une coupure ontologique

Sans la chercher et loin d’un discours doloriste, la blessure offre l’occasion de se rencontrer véritablement. La vie est plus intelligente que nous. Elle nous sert ce dont nous avons besoin, pour nous dépasser et nous réaliser, les épreuves, comme les outils.

Parfois, dans nos vies bien rangées, le confort de l’ordonnancement dispense du questionnement. Il peut s’avérer plus périlleux que l’inconfort de la confusion, qui accule à chercher une voie de salut. Le déséquilibre pousse à poursuivre la quête de sens. Par ailleurs, accepter, à des périodes de sa vie, certaines forces associées au chaos, c’est permettre au doute d’installer le tumulte avant de repenser un nouvel ordre. Nous ne pouvons construire dans le chaos. Pour autant, il ne représente souvent qu’un désordre apparent, pour lequel le sens caché ne s’est pas encore révélé.

Au cœur de l’ombre siège la lumière. Au cœur de la multitude se niche l’unité. Ainsi, même dans les périodes de tempête, nous pouvons retrouver le centre. « La chance du tourbillon c’est son œil, le vide immobile au centre du typhon, signe de la permanence au cœur des formes qui viennent, passent et disparaissent. » K.G. Durckheim

Les blessures qui nous habitent sont souvent génériques (abandon, rejet, trahison, injustice, humiliation) et peuvent se décliner au gré de nos vécus (honte, absence de reconnaissance…).

La peur de plonger au cœur de nos blessures est bien plus importante que l’expérience réelle de cette rencontre. Alors, si nous sautions dans les flammes là où elles sont le plus hautes ! A un certain niveau, il sera question de ne plus se débattre, d’abdiquer. Cette reddition est un préalable à l’émergence du nouveau.

L’expérience consciente de ces traversées ne protège pas des dangers futurs, mais nous aguerrit pour les vivre à nouveau. Ainsi, en côtoyant notre ombre et notre blessure, nous devenons vulnérablement invincibles, intelligemment sensibles.

« Quiconque rend intelligente son âme fait de sa blessure une nappe pour la table du chemin » (Attâr « le langage des oiseaux »)

La douleur se révèle ici, opportunité pour sortir peu à peu de l’hiver de l’âme, la sclérose de l’Etre, pour cheminer vers un printemps intérieur.

Qui suis-je ?

Lorsqu’à la question « qui suis-je ? », nous pourrons répondre par un élément permanent et immuable, quelque soit le bonheur ou le malheur extérieur que nous sommes en train de vivre, nous pourrons parler d’unification.

La question de l’identité réelle et stable se pose avec une grande acuité. Notre véritable identité est bien différente de nos multiples identifications. Lorsque l’Homme extérieur chute, c’est une occasion pour l’Homme véritable (comme disait Guénon), dont on a pris conscience, de se relever. Pour autant, il est encore très vacillant et demande à grandir, à se densifier.

Nous nous pensons maître de nous-mêmes, alors que nous pouvons seulement commencer à devenir des élèves, c’est-à-dire des hommes et des femmes qui s’élèvent, qui montent vers leurs racines.

S’expatrier de son cadre de pensée, multiplier les axes d’optique ! Dans la rencontre de notre propre altérité, s’ouvre un chemin d’amour et de réconciliation permettant la fusion des dualités. Il n’est pas question de table rase, mais de transformation.

Du dégoût au goût

La plaie va parfois vers son couteau, pour chercher à cautériser. « Je suis la plaie et le couteau et la victime et le bourreau » Baudelaire.

Nous retrouvons ce mouvement dans la relation, particulièrement dans la rencontre amoureuse, qui par l’accès à l’intime, réactive les plaies de l’enfance. Dans le cadre du couple, l’adulte qui se pense stable, se trouve assailli par la douleur intacte de ses premières années, réactivée de façon inconsciente par son partenaire. A l’endroit même de la blessure, l’enfant en soi retombe dans la dépendance affective, face à son compagnon (gne). Il va aller quémander de l’amour chez l’autre, à l’endroit-même où il ne pourra pas en recevoir.

Cette déclinaison du syndrome de Stockholm amoureux prend des proportions plus aigües si le sujet a été victime d’abus. Il pourra alors retrouver un abuseur ou un pervers, comme téléguidé par sa blessure. Cela se retrouve particulièrement chez les femmes. Ainsi, on peut parfois aimer quelqu’un, comme une plaie aime son couteau. Le travail ici consiste en une reprogrammation du verbe aimer ; dé-paramétrer ce goût, cette saveur défaillante, pour réencoder ce qui nourrit et fait grandir. Reconnaissant cette saveur, l’abusé y retourne et doit retraverser le dé-goût, parfois jusqu’à la nausée, comme un antidote pour retrouver une autre saveur. Cette dernière s’associe, au départ, davantage à un savoir qu’à une expérience.

Le sens de la quête : Intégrité, verticalité et joie

Désormais, la direction à chercher est celle de notre Orient intérieur et l’Orient de l’âme comme disait le poète allemand Novalis. Il s’agit de cheminer en utilisant de moins en moins de béquilles externes, en passant progressivement des points d’appui extérieurs à soi, aux points d’appui intérieurs.

Lorsque nous chutons, les yeux vers la voute céleste étoilée, nous indique l’orientation à prendre, celle de l’élévation. Nous sommes appelés à maîtriser notre minotaure (Ego), à parvenir au centre du labyrinthe en nous élevant comme Dédale. Ce combat est vain si nous nous maintenons dans l’horizontale, en tuant le Minotaure comme l’a fait Thésée, ou en voulant nous élever trop vite, tel Icare qui a voulu s’approcher trop près du soleil.

Dans la verticalité, ce nouvel horizon du cherchant, il s’agit d’unir en soi le ciel et la terre. La verticalité a libéré la parole chez l’Homme. Le redressement (en Hébreu) signifie se réveiller, devenir conscient de soi-même.

C’est bien à l’endroit où l’on bute, où l’on se blesse, que le travail le plus important se réalise, pour la stabilité générale. Comme dans le bouddhisme tantrique, où les 5 poisons (5 défauts majeurs) vont être transformés en 5 sagesses. Ainsi, l’important n’est pas de ne jamais tomber, mais d’apprendre à se relever, c’est-à-dire à se relier à la transcendance. Plus précisément, pouvoir se relever avec la souplesse du roseau plutôt qu’avec la rigidité du chêne, qui peut se briser ou blesser les autres.

Le pèlerin marche sans cesse vers lui-même, vers « plus moi que moi-même et tout autre que moi-même. » (Jean Yves Leloup) Dans cette aventure de réconciliation, pèlerinages intérieur et extérieur se rejoignent.

Le prix à payer, vers une épigénie

Le chemin, quoique libérateur, s’avère exigeant. Nous aimerions tant améliorer l’ancien et rajouter du meilleur. Alors qu’il s’agit bien d’accepter l’effondrement du vieux monde, de renoncer à la place, plus ou moins chèrement gagnée, qu’on y occupe. Rechercher la paix plus que la sécurité, la joie plus que le bonheur conforme, implique également le ressenti d’une forme de solitude humaine, mais qui ne s’apparente pas à la déréliction.

Naître à soi-même, dans une seconde naissance, celle de l’Être profond qui est appelé à se réaliser, exige des pertes et un prix à payer. Aussi, cette démarche s’engage en prenant conscience du déséquilibre de la balance, entre le coût à payer pour une libération et le tribut que l’on paye, du fait de nos limitations et prisons intérieures. Quel est ce prix à payer ? Il peut être de l’ordre de la mauvaise conscience, ou de la perte d’une réputation de « gentil » par exemple.

Sommes-nous prêts à lâcher les chemins balisés et rassurants ? Les repères qui nous ont structurés dès le plus jeune âge ? Sommes-nous d’accord d’affronter les yeux grands ouverts, la noirceur de la nuit inquiétante, l’aridité du désert, la solitude intense, liée à l’incommunicabilité d’une expérience profonde ? Si oui, s’ouvre alors une voie de dépouillement, de frottement, d’usinage, de décollement des scories. Cheminer de mue en mue, de déséquilibre en recherche d’un nouvel équilibre ; ressusciter à soi-même dans la métamorphose. Cela s’apparente à une épigénie, terme utilisé en minéralogie et qui illustre si justement ce cheminement. Elle désigne un processus de changement de nature dans une apparence extérieure inchangée.

« Avancer, c’est quitter. Le héros du mythe ne cherche pas à se guérir, il se veut libre du passé, de ses peurs et de ses douleurs. Et sans nul doute, pour chacun, le plus difficile est de renoncer à ses chères souffrances et aux injures subies. On préfère ressasser, se faire plaindre ou encore pardonner. » Jacqueline Kelen

Le devoir de réussir

Avancer en « wanderer », engagé dans le lien sans être attaché, cueilleur sans attentes. Nul besoin de rompre les amarres, si nous devenons libres des amarres.

Dans une bienveillance sans complaisance, la libération doit passer par des mises en actes conscients et bien concrets, dans nos vies quotidiennes, nos relations, notre travail. Ce déblaiement laisse émerger et s’épanouir le nouveau. Quelle joie ensuite, de s’accompagner dans le déploiement, le plein essor de sa force de vie et d’accomplissement !

Une fois révélé notre véritable chemin de réalisation, nous passons de la subsistance à l’existence. Une nouvelle position se manifeste, elle nous parle de notre dignité et de notre intégrité. Il est aussi question d’honorer et de célébrer la vie, en utilisant pleinement ce qui nous est offert. Nous avons donc le devoir de nous fructifier, lorsque l’on a reconnu ce que l’on portait en soi de réaliser. La vie ne nous doit rien, mais elle nous invite, comme pour lui rendre hommage, à réussir, à nous réaliser pleinement et joyeusement, sans culpabilité ni demi-mesure.

Colette Le Vaillant – 20/02/2018

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Assumer son rire et le faire vivre

N’ayant trouvé aucun auteur « sérieux » et dûment estampillé – et cela me sied – je ne peux citer qu’une phrase de Charlotte Gainsbourg pour introduire mon propos : « C’est plus facile d’assumer son mal-être que le rire ».
Cette forme d’embarras, de honte à rire, j’ai l’occasion de la rencontrer chaque jour. Le rire, dont le propre est le “sans-forme”, est très normé. Il doit rentrer dans des cases qui le dénaturent. Il y a des sujets et des circonstances qui prêtent à rire de bon ton, et d’autres non, tout comme il y a des manières convenues, de rire. Pourtant caractérisé par l’explosion, la fulgurance, il est muselé par le regard de l’autre, réel ou intériorisé. Il ne s’agit pas de verser dans l’extrême inverse, dans une hilarité pathologique ou mal-à-propos, mais d’utiliser le mécanisme du rire comme un moyen d’observation de nos mécanismes.
La question n’est pas tant la nature de ces sujets qui prêterait à rire, mais du taux d’exposition auquel nous nous confrontons alors. Dans une période où le mal être s’exprime sans réserve, le rire deviendrait-il indécent ? Il relèverait ainsi de l’extrême-intime. De fait, un rire non validé par l’entourage place le sujet dans une situation de rejet ; il perd la face, mais laquelle ? Peut-on se permettre de rire si notre interlocuteur ne nous accompagne pas dans cet élan ? Tout le rapport à soi et à l’autre se joue ici. Le rire est-il une expression pour soi ? Un moyen de communion avec l’autre ? La validation que nous sommes acceptés, aimés ?
Pourtant laisser respirer, se déployer la Joie – je ne parle pas du bonheur, qui est encore autre chose – est source d’épanouissement, de liberté, d’ouverture vers la créativité, une respiration. Bien souvent, la vie nous sourit, nous fait des clins d’œil et nous lui rétorquons par une « gravitude » dignement affichée. Quel est donc le risque ? Ne pas être pris au sérieux ?
La question est de savoir si nous sommes dupes de la multiplicité des personnages en nous, si nous nous identifions à l’un d’entre eux ou à une fonction. Un boucher hilare ne servirait-il pas le meilleur gigot ? La mère de famille qui se gondole de rire ne peut-elle pas bien remplir son rôle de mère ? Un PDG enjoué ne peut-il pas être respecté par ses collaborateurs ? Le mécanisme de l’humour s’appuie sur un décalage et l’enseignement réside dans ce principe : Pouvons-nous être pleinement présents et à la fois, poser un regard extérieur ? « Être un avec » la situation et voir que nous jouons un rôle parmi tant d’autres, voir son propre masque dans le miroir de l’humour. Ne dit-on pas « avoir de l’esprit » ?
L’humour a donc un sens et un enseignement en deçà de l’éclat du rire. Il ne peut être traité avec mépris. Il ouvre, il élargit, il dés-étrique.
L’humour ne serait-il pas ce qu’il y a de plus sérieux finalement !
 
Colette Le Vaillant – 9-08-2017